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18.juillet 2003

Paroles d’intermittents dans le microclimat de Saintes


Renaud Machart pour Le Monde

Publié, le lundi 21 juillet 2003 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : lundi 21 juillet 2003

Saintes (charente-maritime) de notre envoyé spécial

Le Festival de musique ancienne de Saintes, rebaptisé « Académies musicales »,
cultive une tradition de proximité entre artistes, public et organisateurs.
En marge des concerts, un forum sans animosité s’est tenu au Théâtre Gallia,
jeudi 17.


Mercredi 16 juillet, 20 heures, Abbaye aux Dames de Saintes. L’un des
sopranos du ch¦ur de chambre Les Eléments s’avance et lit un texte : "Tous
les membres de notre ensemble sont des intermittents." Après avoir dit le
soutien de ses collègues au mouvement des « interluttants », la jeune femme
donne rendez-vous au public le lendemain matin, au Théâtre Gallia, pour un
forum.

A 10 heures sonnantes, au lieu-dit, une assemblée fournie a répondu à
l’appel. Sur scène, des musiciens membres de l’Orchestre des Champs-Elysées,
une formation non permanente de musiciens spécialisés dans la pratique des
instruments historiques ; des comédiens ; un opérateur de cinéma ; Nicolas
Droin, président de la Fédération des ensemble vocaux et instrumentaux
spécialisés (Fevis) ; Laurent Beaudoin, représentant syndical affilié à la
CGT-spectacle. Dans la salle, Daniel Levyfve, premier adjoint au maire de
Saintes ; des directeurs d’associations régionales ; des musiciens jouant au
festival.

Et le public, ce public si singulier des Académies musicales de Saintes, qui
fraye avec les artistes sur la vaste terrasse de café installée sur le site
de l’Abbaye aux Dames, s’adresse parfois à eux comme à de vieux amis, voit
des « baroqueux » jouer du jazz tard le soir, rejoints par le sous-préfet,
excellent trompettiste... C’est ainsi depuis toujours, en bon ménage et en
bonne entente, sans esprit boy-scout.

Est-ce pour ces raisons que Saintes semble représenter, au beau milieu de la
plus profonde crise de la corporation des artistes depuis 1968, une manière
d’exception culturelle ? Un lieu de « dialogue », une « académie » au bon et
vrai sens du terme ? Pendant les deux heures et quelque de ce forum, les
musiciens auront dit les difficultés de leur existence, les injustices d’une
réforme "qui rend plus difficile l’insertion et le maintien dans la vie
professionnelle", qui prend difficilement en compte les longues heures de
préparation du « produit fini » payé parfois par un maigre cachet.

La violoniste Bénédicte Trottereau confie : "Pour vivre, je dois travailler
dans trois orchestres. Mais leurs plannings se chevauchent. Alors, il me
faut choisir, et donc perdre de l’argent. Mes droits Assedic vont courir
encore pendant un an, mais ensuite, je ne sais même pas si j’aurai droit à
des indemnités.« Fred Mousson est opérateur de cinéma. Il travaille sur l’émission »Fort
Boyard« , pour France 2, tournée dans la région. »Les contrats stipulent
« douze heures environ » de travail, mais les techniciens ne sont payés que
pour huit heures seulement alors que la plupart du temps ils travaillent
jusqu’à dix-huit heures par jour, sans aucune heure supplémentaire réglée.
Les plus faibles de la corporation sont menacés par les sociétés de
production. Ils doivent plier ou ne sont pas réengagés.« Laurent Beaudoin précise : »Voilà un parfait exemple du problème. Ce que
nous demandons, avant même une révision des accords signés, actuellement en
examen au Conseil constitutionnel, c’est le simple respect des conventions
collectives !"

Le ton est parfois passionné, mais le dialogue est serein. L’humour affleure
souvent, par exemple lorsqu’un musicien parle du « luxe » de pouvoir
travailler quelques jours consécutifs dans un même mois... "Génial, tu paies
un coup« , plaisante un collègue. »Pas ce mois-ci, j’avais neuf jours de
travail prévus, trois ont été annulés. A 150 euros la journée, cela va me
rapporter 900 euros pour le mois de juillet."

La clarinettiste britannique Jane Booth raconte ses années de galère à
Londres, les « petits boulots » mal payés, le coût des instruments
historiques... Mais elle est en France, car "la situation y est infiniment
meilleure qu’en Angleterre, où la vie est de surcroît extrêmement chère".
Elle ne touche pas d’allocation chômage, "d’où la nécessité d’harmoniser les
politiques du spectacle vivant en Europe", fait remarquer Laurent Beaudoin.

Odile Pradem-Faure, la secrétaire générale des Académies, fait remarquer en
conclusion que si les formations musicales engagées au Festival sont presque
exclusivement constituées d’intermittents, la structure du Centre culturel
de rencontres de l’Abbaye aux Dames "emploie vingt-deux permanents et deux
intermittents seulement« . Et elle ajoute, avec un parfait naturel : »Nous
pouvons prendre un quart d’heure de plus pour conclure ce forum. Le concert
de 12 h 30 sera retardé."

Encore un exemple de ce microclimat saintais, décidément très atypique, ou
exigence musicale et conscience politique coexistent.

Renaud Machart



ARTICLE PARU DANS L’EDITION DU 19.07.03



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