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Entretien paru ce mercredi 10 sept.dans Charlie-hebdo sous le titre

le mot « artiste » leur écorcherait la gueule !

Publié, le mercredi 10 septembre 2003 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : mercredi 10 septembre 2003

Toutefois, pour des raisons de maquette, Charlie Hebdo a dû réduire d’un
feuillet et demi la version (déjà réduite par rapport au script initial) que
j’avais validée. Je ne hurle pas à la censure, mais je juge préférable de
donner ici cette version, qui n’a donc pu être publiée intégralement.
(jean-marc adolphe / mouvement)


... Intermittent, ce n’est pas qu’un mot, une donnée comptable dans les
chiffres de l’Unedic ou une « variable d’ajustement ». L’intermittence
correspond très concrètement, à une façon de concevoir le travail, d’
organiser sa vie, de choisir de s’investir dans tel ou tel projet. Cela n’a
rien d’abstrait. Si c’est un privilège, il est chèrement payé. Il n’y a
aucune sécurité de l’emploi : même des artistes chevronnés peuvent ne pas
réunir les 507 heures déclarées chaque année qui permettaient jusqu’ici d’
avoir accès au régime d’indemnisation du chômage. Les chiffres que
communiquent le ministère de la Culture ou l’Unedic sont inexacts : ils font
état de 100.000 intermittents. Il serait plus juste de dire qu’il y a en
France 140.000 intermittents, dont seuls 100.000 parviennent à être
indemnisés. Comment font les autres, sans parler des plasticiens, écrivains,
traducteurs qui n’ont même pas accès au régime de l’intermittence ? RMI,
travail au noir ? Et pour ceux qui ont des droit à des indemnités, elles
sont loin d’être mirobolantes : la plupart ont un chômage inférieur au Smic.
Comme privilège, il y a mieux.
... Mais il y a un cliché solidement ancré, qui tient à l’image sociale de l’
artiste. Voici quelques années, à l’occasion d’un premier mouvement d’
intermittents, Libération avait titré : « la fronde des saltimbanques ».
Cette image de la bohème, de la « vie d’artiste », perdure alors même que le
travail artistique a totalement changé de nature ! Qu’ils soient metteurs en
scène, comédiens, chorégraphes ou danseurs, clowns, conteurs, dans les
théâtres ou dans l’espace public (comme si le théâtre n’était pas un espace
public !), les artistes sont de plus en plus souvent amenés, parallèlement à
leurs créations, à s’investir dans des activités « sociales » de formation,
de sensibilisation des publics. Les intermittents du spectacle ne sont pas
les seuls « artistes ». La sophistication des techniques de scène ont généré
des emplois nombreux et variés. Et enfin, toute une économie est venue se
greffer sur l’activité de création.
... Dans le travail que nous menons au sein de la revue Mouvement, on ne
cherche pas à être dans une tour d’ivoire critique où l’on se permettrait de
« juger les œuvres » indépendamment des conditions dans lesquelles elles se
réalisent. La question de l’intermittence retient depuis longtemps notre
attention. Dans ce contexte, cela fait un moment que nous pouvions soutenir
que la notion de travail discontinu n’avait plus grand chose de
spécifiquement exceptionnel aux métiers du spectacle et de l’audiovisuel, et
qu’il serait peut-être bienvenu d’envisager comment ce régime de l’
intermittence pourrait être le pilote d’un véritable statut ouvert à d’
autres catégories socio-professionnelles. Un mot est apparu cet été, celui
de « précaires » : la coordination d’Ile-de-France est ainsi baptisée « 
coordination des intermittents et précaires ». Chacun, je crois, a pris
conscience que les professions artistiques et culturelles ne sont pas
isolées dans une bulle qui serait « sanctuarisée ». Que la remise en cause
du régime de l’intermittence a aussi à voir avec l’exclusion programmée de
plus de 800.000 chômeurs de toute forme d’indemnisation à partir de janvier
2004 : l’argument est le même, il faut revenir à un « équilibre des
comptes » de l’Unedic. A partir de là, mais ce n’est qu’un exemple, on voit
bien que la question du régime des intermittents rencontre une réflexion
plus large sur le type de société qui se profile depuis quelques années déjà
 !
... Comme tous les autres secteurs de la vie publique, la politique culturelle
est bloquée sur des critères gestionnaires alors qu’elle devrait être un
aiguillon, un horizon, une utopie. Cette absence de dynamique était déjà
patente dans les derniers gouvernements socialistes. Avec ce gouvernement-ci
et avec Jean-Jacques Aillagon au ministère de la Culture, on touche vraiment
le fond. Dans sa conférence de presse en mai dernier sur « l’action
territoriale du ministère », comme dans le dossier qui l’accompagnait, pas
une seule fois le mot « artiste » n’était prononcé. Le grand dessein du
ministre de la culture pour le « spectacle vivant », c’est d’élaborer un « 
texte normatif » qui en constituera la « charte », adossé à une « 
cartographie d’objectifs ». Au vu du vocabulaire qu’ils emploient, on peut
se demander dans quel monde vivent ceux qui nous gouvernent !
... Le régime des intermittents est la cible du patronat (CNPF puis Medef)
depuis le début des années 90. Face à ces attaques répétées, les
gouvernements socialistes se sont contentés de défendre l’acquis, en
prolongeant à chaque fois la validité des accords précédents, et en
remettant à plus tard (c’est-à-dire jamais) la véritable réforme de ce
régime qu’il aurait fallu conduire. Alors que la renégociation des
conventions de l’Unedic était programmée, le Medef est d’autant plus revenu
à la charge qu’il peut compter sur la complicité d’un gouvernement
ultra-libéral, conduit par un Premier ministre qui vient des rangs du parti
d’Alain Madelin, pour mettre en œuvre la « Grande Transformation » à
laquelle doit conduire la « rénovation sociale ». Pour sceller le tout, il a
fallu de surcroît l’alliance objective entre le Medef et la CFDT, déjà
éprouvée sur le dossier des retraites (CFDT qui, ne l’oublions pas, gère
aujourd’hui l’Unedic). Dans ce contexte, Jean-Jacques Aillagon n’avait,
quand bien même il l’aurait désiré, aucune marge de manœuvre. La décision
avait sans doute été prise en amont de céder au chantage du Medef
... Pour justifier l’urgente nécessité de la réforme, a été abondamment mis en
avant, et par le ministre lui-même, cet « insoutenable » déficit de 828
millions d’euros du régime de l’intermittence, qui représenterait à lui seul
le quart du déficit global de l’Unedic. C’est une fantastique escroquerie
intellectuelle ! Ces dernières années, les caisses de l’Unedic étaient
excédentaires (s’il y a aujourd’hui déficit, c’est bien à cause d’une
dégradation globale de l’emploi. Les intermittents n’y sont pour rien !) et
d’autre part, ce chiffre de 828 millions d’euros est scandaleusement
trompeur. Outre qu’il n’englobe pas certaines cotisations, il représente la
différence entre les allocations versées aux intermittents indemnisés et les
cotisations versées par ces mêmes intermittents ! Rien à voir avec le
déficit de l’Unedic, qui représente la différence entre les allocations
versées aux 2,1 millions de demandeurs d’emploi indemnisés et la totalité
des cotisations versées par l’ensemble des 16 millions de salariés du
secteur privé et leurs employeurs. Mais peut-être nous dira t-on bientôt que
le déficit de l’indemnisation chômage, en ne prenant en compte que les
cotisations des chômeurs eux-mêmes, coûte 25 milliards d’euros par an, et qu
’il faut mettre un terme à un tel système ! Si les chômeurs sont au chômage,
c’est de leur faute ! Denis Kessler, l’éminence grise du Medef , n’
écrivait-il pas en 1999 que le « risque de chômage » n’est pas « indépendant
du comportement des individus » et qu’il est « au carrefour d’un double
déterminisme génétique et comportemental » ! Depuis la mise en œuvre du
PARE, on apprend, comme par hasard, que le nombre de radiations des Assedic
est en hausse vertigineuse. L’horizon pour tous, ce sera bientôt le R.M.A.,
revenu minimum d’activité, version soft du Service du Travail Obligatoire !
Face à cela, le régime de l’intermittence était une digue fragile mais
possible.
... Le doublement des intermittents en dix ans n’est pas essentiellement dû
aux « abus » allègrement pratiqués dans l’audiovisuel, mais au fait que,
dans les nouvelles générations, beaucoup ont choisi d’accéder à des
pratiques artistiques et culturelles en essayant d’en vivre, tant bien que
mal. L’accord intervenu le 26 juin, en durcissant les conditions d’accès au
régime d’intermittence, casse aussi cette forme de « démocratisation
culturelle ». Quand Jean-Jacques Aillagon vient expliquer que « le travail
ne doit plus être un prétexte permettant de trouver dans le chômage le frêle
substitut d’un statut professionnel », il ne dit pas autre chose. Et quand
il avance, plein de vertu, que « l’Etat doit agir en promouvant la réalité
du travail artistique, en imposant, par exemple, le paiement systématique
des heures de répétition » ; il fait preuve d’une hypocrisie rarement
atteinte : il sait que c’est strictement impossible, à moins de limiter le
« droit à la création » à quelques artistes élus et très convenablement
dotés. On voit bien, dès lors que les arguments pseudo-comptables qui ont
présidé à l’accord du 26 juin dissimulent des enjeux idéologiques autrement
plus importants !...
... La revue Mouvement était impliquée dans plusieurs projets à la Chartreuse
de Villeneuve-lez-Avignon. Je suis arrivé à Avignon au soir du 9 juillet,
alors qu’une assemblée générale était en train de voter la grève. Même s’il
y a eu des déchirements, même si le choix de ne pas jouer ne venait pas de
gaieté de cœur, à aucun moment je n’ai senti un mouvement « suicidaire »,
pour reprendre un mot dont se sont repus les médias. Bien au contraire. Très
vite, à la Chartreuse, nous avons tous décidé le principe d’une « grève
active ». Les débats qui se sont improvisés au jour le jour ont été
extrêmement diffus, fertiles. Jamais le festival d’Avignon n’avait été
annulé. Il fallait sans doute en passer par là pour que des choses qui
macéraient depuis des années sans se dire vraiment commencent à émerger. La
grève a eu cette vertu de libérer une disponibilité de parole et d’écoute
assez inouïe. Bien vite, il n’a plus seulement été question du régime des
intermittents, mais aussi des services publics, du libéralisme, de la
mondialisation, etc. Les milieux culturels dans lesquels nous baignons n’ont
pas été épargnés par cette parole mise en circulation. Ne nous sommes-nous
pas nous même laissés enfermer dans un système absurde qui privilégie la
production au détriment de la recherche de sens, la compétition au détriment
du partage ? Qu’il y ait eu, dans ces débats, des chamailleries ou des
dissensions est plutôt sain. On est sortis de l’illusion mortifère d’un
consensus qui unirait les « gens de culture ». Et il était assez
réconfortant d’engager le débat avec des « gens » tout court, enseignants,
commerçants, syndicalistes, politiques, spectateurs.
A l’issue de cet été mouvementé, il y a l’impression confuse que rien ne
pourra plus être comme avant. Il ne s’agit pas pour autant de « refonder l’
histoire culturelle », comme le préconise Jean-Jacques Aillagon, car cette
histoire lègue tout de même pas mal d’acquis, dont celui de la « 
démocratisation culturelle », qui reste certes à poursuivre, sous des formes
à renouveler.
La « rentrée » sera forcément agitée. Les manifestations des 4 et 6
septembre n’en sont que le préambule. Comment les théâtres, pour ce qui les
concerne, vont-ils transformer leurs habitudes pour retisser ensemble la
création artistique et le débat de société, et se mettre en grève de leurs
« contrats d’objectifs » qui les assujettissent à la simple consommation
culturelle ? J’aime bien cette observation de Fernand Deligny qui peut s’
appliquer, je crois, au mouvement des intermittents : « La ligne d’une
tentative est invraisemblablement utopiste. C’est sûr qu’elle rêve. Elle
rêve les yeux ouverts. (...) Une tentative c’est un petit événement prématuré.
Alors qu’il faut aux événements politiques considérables une certaine
maturation, voilà que sur un point très particulier de l’horlogerie de l’
Etat et des projets politiques en cours de développement dans leur stratégie
de prise du pouvoir se pointe une initiative on ne peut plus précaire qui
prend corps et persiste ».

Propos recueillis par Stéphane Bou et Marianne Dautrey





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