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Sur le pont d’Avignon ?


Chronique du 4 juillet

Publié, le vendredi 4 juillet 2003 | Imprimer Imprimer |
Dernière modification : vendredi 15 août 2003


Alors qu’aucun geste tangible n’est encore venu du gouvernement, les regards se
tournent vers le festival d’Avignon. Faut-il ou pas l’annuler ? De toute façon,
il aura lieu !

Alors que Jean-Jacques Aillagon consultait à nouveau, hier après-midi, sans
grand succès apparent, la journée du 3 juillet a été marquée par de nouvelles
actions, prises de positions et annulations de festivals. Libération a
publié en pages « Rebonds » un texte signé par une centaine d’artistes (mis en
ligne voici quelques jours sur mouvement.net) qui demande au Premier ministre
de « surseoir » aux modifications du statut des intermittents, de « nommer un
médiateur qui ait la confiance et l’estime de toute la profession » et de « (s’)
engager publiquement à encourager les partenaires sociaux et le Medef à se
remettre au travail ».
L’émission spéciale « centenaire du Tour de France » sur France 2, réalisée
depuis le parvis de l’Hôtel de Ville à Paris. Pendant qu’un millier de
manifestants étaient canalisés place du Châtelet, la fédération CGT du spectacle
a obtenu qu’un temps de parole soit octroyé à son délégué, Jean Voirin.

Sur le front des festivals, de nouvelles annulations ont eu lieu ; c’est ainsi
le cas du festival Scopittone à Nantes et des Estivales de Perpignan. A Antibes,
une représentation de La Traviata a été empêchée. Eve Ruggieri,
directrice artistique de Musiques au cour, a cependant pris fait et cause pour
les intermittents. Toujours dans les Alpes-Maritimes, les Studios Victorine, où
sont tournés Nice People ont été cambriolés ; mais hélas, les
intermittents n’y sont apparemment pour rien.

L’incertitude plane sur la tenue des Francofolies à La Rochelle et du festival
des Vieilles Charrues à Carhaix ; mais c’est naturellement vers le Festival
d’Avignon que se tournent aujourd’hui les regards. Deux attitudes s’opposent,
entre les tenants d’une ligne « dure » qui préconisent une grève qui empêcherait
de fait le déroulement du festival ; et ceux qui pensent que le festival doit
malgré tout avoir lieu. Il faut dire que Bernard Faivre d’Arcier, actuel
directeur du Festival d’Avignon, a été particulièrement maladroit dans la
tribune qu’il a publié dans les pages du Monde (1er juillet), laissant
entendre que les intermittents étaient incapables de comprendre l’accord qui les
concerne, s’en prenant explicitement à la CGT, comparant Avignon à « une
compétition internationale d’athlétisme », et n’envisageant le public que comme
client et « usager ». Si ce texte voulait calmer les esprits, il a surtout
contribué à jeter de l’huile sur le feu. Et ce ne sont pas les dernières
interventions d’Ariane Mnouchkine et de Patrice Chéreau, venus faire la morale
aux techniciens et artistes qui travaillent en Avignon, qui ont arrangé
l’ambiance !

Dans ce climat tendu, où rien ne peut être énoncé simplement, on aimerait
pourtant dire ceci : le festival d’Avignon doit avoir lieu ; le festival
d’Avignon aura lieu ! Il ne s’agit pas tant de préserver d’une grève qui se
généralise des spectacles en particulier (pourquoi là et pas ailleurs ?), mais
de prendre acte de l’absolue singularité qui est celle du festival d’Avignon.
Quelle que soit « l’affiche », plus ou moins excitante, Avignon est devenu
beaucoup plus qu’un rendez-vous culturel ; une extraordinaire agora à ciel
ouvert. Là comme nulle part ailleurs, des artistes, des techniciens, des
professionnels de l’action culturelle, des politiques, et des publics viennent y
voir des spectacles mais aussi y débattre, y rencontrer d’autres spectateurs.
Lieu d’émancipation des corps relâchés, Avignon est en outre, le temps du
festival, un formidable lieu de parole. Il y a là, pour le mouvement des
intermittents, une gigantesque caisse de résonance, mais pas seulement : c’est
peut-être là que peuvent se tisser de nouveaux liens, entre artistes et
enseignants, salariés, syndicalistes, etc.

On comprend fort bien qu’au fond, une annulation pure et simple du festival
d’Avignon arrangerait le ministre de la Culture et le gouvernement Raffarin ;
cette annulation empêcherait le débat démocratique d’avoir lieu ! La menace de
la grève, et la grève effective, fort utiles ailleurs, se retourneraient dans le
cas d’Avignon contre le mouvement lui-même. C’est en fonction de ces paramètres
exceptionnels que le festival d’Avignon doit avoir lieu. Comment ? Il appartient
aux artistes et techniciens qui y travaillent d’en décider. Faut-il empêcher des
spectacles, ou simplement fixer certains jours de grève ? Faut-il annuler les
représentations prévues, mais les remplacer par une autre occupation des
plateaux ? Il est trop tard, de toute façon, pour imaginer que le Festival
d’Avignon ne sera pas profondément transformé par le conflit. Pour répondre à
Bernard Faivre d’Arcier, il n’y a lieu ni de « sauver », ni de « brûler » le
festival d’Avignon. Il y a juste lieu de savoir et d’éprouver ce qui, dans ce
feu qui brûle, peut aussi sauver les idéaux dont le festival d’Avignon reste,
malgré tout, dépositaire.

Jean-Marc Adolphe,

4 juillet 2003





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